Les aventures de Froggie et Roger (épisode 2) *

Prolégomènes à cet article :

a) « épisode 2 », cher lecteur, signifie qu’il y a un épisode 1 (amis des révélations renversantes, bonjour). Si tu veux pleinement apprécier le feuilleton, il faut faire violence à la logique de ce blog en adoptant un sens de lecture chronologique. Mais ton libre-arbitre est souverain ; et si tu préfères prendre le dessert avant l’entrée, c’est tout à fait possible et respectable.

b) Tu vas enfin apprendre qui est Roger (adresse à la groupie qui m’a posé la question).

***

… En somme, bien qu’elle appréciât la marche à pied, Froggie changea d’avis.

Pas seulement parce que son vélo lui économiserait quelques précieuses minutes de dodo en abrégeant ses déplacements, mais aussi parce que, se dit-elle, vivre à Cambridge et ne ne pas utiliser un vélo, c’est un peu comme ne jamais prendre le métro à Paris, ou bouder la bûche au chocolat à Noël. Tu loupes un truc essentiel, c’en est presque sacrilège.

Du coup, elle se mit en quête d’un bon vélo pas trop cher – sur Internet, parce que Froggie est une grosse feignasse. Elle commença à désespérer lorsqu’après bien des déceptions, le biclou de ses rêves lui passa sous le museau, mais un beau matin, tadam, un joli petit engin blanc, qui avait été, selon le vendeur, raccommodé de la tête aux pieds, apparaît sur le site. Elle se précipite, textote au monsieur, et s’engage même à venir voir la chose l’après-midi même.

C’était pourtant pas tout près, dans un quartier résidentiel bien à l’est, et puis le point de rendez-vous était en plein milieu d’un dédale de petites rues qui se ressemblaient toutes affreusement. Mais faut c’qui faut ; Froggie met du carbu dans son moteur podologique et (toujours avec ses deux cartes de Cambridge) et trouve en un temps presque raisonnable l’endroit en question. Il fallait aller tout au bout d’une impasse un peu en forme d’escargot, et à la fin on débouche sur une série de garages.
Le type est là, en fait ce n’est pas un vélo qu’il a mais plutôt 28, 761. Chiffre qui comprend les vélos entiers (il y en a des à peu près regardables à côté du garage, des beaucoup moins beaux parqués à l’intérieur), les roues, cadres, bouts de chaîne et boulons éparpillés un peu partout, avec des marteaux, tourne-visses, clefs à molette et produits d’entretien divers.
"Votre mission, si vous l'acceptez, sera de faire rouler ce puzzle."

« Votre mission, si vous l’acceptez, sera de faire rouler ce puzzle. »

Le type, un grand gras gars souriant, en survêtement, qui a les mains noires de cambouis et un accent slave à couper au couteau de boucher, montre le vélo à Froggie. Elle tire un peu la tronche, parce que le truc est rose fuchsia (pas sa couleur préférée) et puis parce qu’il est … un peu petit. Elle l’essaie quand même ; au ridicule du coloris s’ajoute le fait que, malgré sa petite taille, elle a plus l’air d’un crapaud sur une boîte d’allumettes que d’une grenouille sur une bécane du feu de Dieu.
Bon. Le monsieur n’aurait-il pas autre chose à proposer dans sa « boutique » ? Il va fouiller au fond de son bazar et en sort un vélo gris, passable mais sans freins : si Froggie peut attendre une demie-heure, dit-il, le temps qu’il lui refasse une beauté, il peut le lui vendre. Soit. Elle s’apprête à rester là debout très dignement, mais Igor (c’est comme ça qu’elle décide de le baptiser), gros sourire sur sa bonne tête, lui déplie une sorte de micro tabouret qui ressemble à ça :           En plus petit, et avec le drapeau anglais dessus.
Pendant qu’Igor bidouille le vélo, Froggie attend donc, dehors, au milieu de l’allée, les fesses augustement posées sur un Union Jack. Et puis tant qu’à faire, elle commence à lire un ouvrage critique sur D.H. Lawrence.
La scène est assez étrange, soit dit en passant.
A un moment, une déflagration assourdissante retentit dans tout le quartier. Crise cardiaque de Froggie ; petit rire d’Igor : il a fait péter un pneu en essayant de le gonfler.

« Boom ». Les dangers de la réparation amateur

***
Une heure plus tard, le machin est prêt, enfin !
Arg.
Il est trop grand. Froggie doit lever la patte un peu au-dessus de l’oreille pour grimper sur la selle. Une fois dessus, pas moyen de poser pied à terre si ce n’est en utilisant un bord de trottoir. Mais tant pis, Froggie en a bien besoin, d’un vélo, car elle en a plein les pattes, la nuit tombe … et puis maintenant, Roger (le vélo), c’est un peu son vélo : elle l’a vu passer du statut de vieille brèle toute cassée à celui de biclou d’occasion presque potable.
Elle repart donc vers sa coloc’ avec Roger *, le vélo ressuscité de la ferraille par un joyeux bricoleur biélorusse …
* (…à contresens, bien sûr, au moins pour quelques dizaines de mètres).
*
*****
*
The wonderful adventures of Froggie and Roger (episode 2)

 

Prolegomena to the following article

a) « Episode 2 », dear reader, means that there is an episode 1 (now take time to let this astounding revelation sink in). So, if you wish to fully enjoy the series, you should try to read episode 1 before episode 2. But after all, your free will is sovereign in the matter, so if you prefer having the dessert before the starter, it’s absolutely possible and respectable).

b) Finally you will learn who Roger is (this is addressed to the groupie who asked the question)

***

… Long story short, Froggie, although she enjoyed walking, changed her mind.

Not only because having a bike would allow her a few extra minutes of sleep by reducing her commute times (which in itself is a lot) but also because she thought living in Cambridge and not using a bike is a bit like living in Paris without ever using the métro, or not eating Christmas log for Christmas. You’re missing something so essential it is sacrilegious.

As a result, she began searching for a good but not too expensive bike – on the web, because Froggie is a lazybones. She started to lose hope when, after many a disappointment, she missed her dream bike, but one morning, ta-da! A pretty little white bike which, according to the seller, had been repaired from mudguard to handlebar, appears on the small ads website. She immediately texts to the guy and commits to come and fetch it that very afternoon.

But it is quite far-off, in a residential neighbourhood well at the East of the town, and the meeting point is in the middle of a maze of narrow streets which looked all alike. But where there’s a will there’s a way; Froggie plucks up courage and (still with her two maps of Cambridge) finally manages to find the right place. You had to go to the end of a snail-shaped sort of dead end street which came out on a range of garages.

The bloke’s there, and what he’s got is not one bike but rather 28, 761 bikes. A figure which includes whole bikes (some are about decent next to the garage, some clearly less neat are accumulated inside), but also spare wheels, frames, bits of chain, nuts and bolts scattered all over the place, along with hammers, screw-drivers, monkey wrenches and various maintenance products.

"Votre mission, si vous l'acceptez, sera de faire rouler ce puzzle."

« Your mission, if you choose to accept it, is to make a bike out of this this jigsaw puzzle. »

The guy, a big chubby man in a tracksuit, has hands black with dirty grease and a thick-ass Slavonic accent. He shows the bike to Froggie. She makes a bit of a face, because the gizmo is fuchsia pink (definitely not her favourite colour) and it is … a little too small. However she tries it out. In addition to the ludicrous colours – and although she is rather petite – she looks rather like a big fat toad on a matchbox than like a classy lil’ frog on a top-notch bike.
Alright. Does the kind gentleman have anything else to offer in his « shop »? Froggie asks. He goes to the back of the garage and rummages in the mess, from which he drags out a grey bike, acceptable but brakeless. If Froggie can wait an extra half hour, he says, so he can freshen it up, he can sell it to her. Agreed; Froggie contemplates standing there waiting, upright and dignified, but Igor (so she decides to call him), with a big smile on his friendly face, unfolds for her a kind of micro-stool which looks like this:     Smaller than that, and with a British flag on it to top it all.
While Igor fiddles with the bike, Froggie waits outside with her backside majestically sat on a Union Jack. And since wait she must, she begins to read a critical book on D.H. Lawrence.
Weird scene, by the way.
At some point, a deafening detonation resounds in the whole neighbourhood. Froggie has a heart attack; Igor chuckles: he has burst a tyre in his attempt to blow it up.

« Boom ». The dangers of amateur repair.

***
An hour later, the bike is ready, at last!
Argh.
It’s way too big. Froggie has to lift her leg above her ear to climb up onto the saddle. Once sitting on it, there’s no way for her to put a foot on the ground except if it’s the edge of a pavement. But never mind, Froggie really needs a bike now, she’s tired, and the night is falling … and besides, Roger (the bike) has kind of become her bike: she saw it evolving from a broken, rusty rattletrap to a nearly decent second-hand bicycle.
She then left, heading home with Roger *, the bike brought back from the world of scraps and worthless bits by a gay Belarussian handyman …
* (… in the wrong way, of course, for at least a few dozen yards)
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