* Stanley Kubrick est un génie méconnu

Aujourd’hui, pour changer, on va parler de sociopathes, d’instruments de torture et de trips sur acide.

Quelques éléments de contexte, cher lecteur, pour que tu ne t’imagines pas que Froggie délire à pleins tuyaux après avoir elle-même goûté à quelque puissante drogue.

J’avais, lors du dernier trimestre, choisi le sujet d’étude « Littérature et Culture Visuelle« . Cette année les profs étaient totalement obsédés par Kubrick, si bien qu’un bon nombre de conférences, ainsi que le séminaire où j’étais inscrite, portaient sur ce grand bonhomme de cinéaste. J’ai donc intensivement bouffé du Kubrick pendant des semaines, ce qui m’a néanmoins permis de combler une grande lacune dans ma culture : étrangement ce sont des films dont le visionnage m’a toujours été déconseillé quand j’étais plus jeune : Orange Mécanique trop violent ; Barry Lyndon trop triste ; Eyes Wide Shut trop sexuel ; 2001 trop longuet, The Shining trop flippant etc). Il est vrai que Kubrick fait rarement dans la dentelle – il aime choquer et mettre mal à l’aise- aussi l’expérience du spectateur est-elle toujours assez éprouvante.

(Si un jour vous devez faire comme moi un marathon Kubrick, faites-le comme il faut : avec un(e) bon(ne) pote qui a un lecteur DVD et des bières au frigo, et dans le genou moelleux duquel vous pourrez enfoncer vos ongles en cas de panique. Et, pour éviter l’indigestion, alternez les Kubrick avec des épisodes des Télétubbies)

La question que je me pose aujourd’hui est la suivante : pourquoi célèbre-t-on Kubrick pour son talent pour la mise en scène, sa maîtrise des jeux de caméra, ses plans sublimes … alors qu’il y a tellement à dire sur des originalités kubrickiennes bien plus frappantes ? …

 

  • Son maniement des couleurs. Peut-être Stanley a-t-il eu du mal à passer du noir et blanc au cinéma en couleur, mais pas seulement … Crise de foie assurée en regardant l’intérieur de la famille DeLarge dans Orange Mécanique
Si c'est ça la déco du futur, tuez-moi. / If this is the future interior decoration, please kill me.

Si c’est ça la déco du futur, tuez-moi.

 

  • Ses choix musicaux pour la BO de ses films.

J’ai bien aimé le moment, au début de 2001, où un primate s’éclate avec un bout d’os sur une musique digne de servir de  background à une illumination métaphysique. En revanche, j’essaie toujours de comprendre pourquoi, pendant toute cette scène de deux heures qui ne consiste qu’en un plan de vaisseau spatial qui dérive dans l’espace, Kubrick n’a pas choisi un fond de musique électronique sobre et discret, mais une fichue VALSE VIENNOISE. J’ai cherché une explication dans une encyclopédie faisant autorité pour ce genre d’interrogations artistiques, j’ai nommé Wikipédia : « Selon William Whittington, le montage et le synchronisme rigoureux entre les images, les mouvements et la musique donne un sentiment de maîtrise, par l’être humain dont la musique est l’émanation, des forces de gravité et des forces universelles« . Passons la magnifique faute d’accord, mais là, sauf votre respect, laissez-moi crier au bullshit sidéral. Parce que sérieusement, ce vaisseau, qui pourrait autrement passer pour quelques chose d’assez majestueux (miracle du génie humain – technologie du futur – beauté du progrès etc) ; ce vaisseau, dis-je, acquiert la dignité d’un suppositoire géant se baladant sur fond intergalactique.

 

  • Son art des dialogues. Pour ne relever que quelques exemples, j’aimerais attirer l’attention sur

– Le dialogue final le plus foireux de l’histoire du cinéma. Vous le trouverez dans Eyes Wide Shut. La scène est en elle-même assez marrante : période de Noël ; le couple Harford déambule dans un magasin avec leur gamine, qui court partout, surexcitée, et montre à sa mère les jouets qu’elle convoite. Madame fait semblant de s’y intéresser, mais elle a clairement la tête ailleurs, si bien qu’à la fin elle se fend à peine d’un sourire pincé du genre « oui, c’est bien ma chérie, mais maman s’en tape le coquillard alors maintenant vas jouer à la marelle dans un champ de mines, hm? ». Cruise, lui, assez pathétique, court après sa grande femme  (a-t-il eu à porter des talonnettes – ou à se mettre sur la pointe des pieds pour que Kidman ne lui bouffe pas de la soupe sur la tête ?) : « Mais qu’est-ce que qu’on fait ? Hein dis, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Steuplé, fais pas la gueule chérie, je t’achèterai un nouveau mixer ! ». Bobonne, dans sa grande magnanimitude (oui, tude) décide que toute l’histoire finalement leur aura permis d’ouvrir les yeux sur la réalité.

Bill: Oh oui, restons ainsi éveillés pour toujours, in secula seculorum, for ever and ever and ever and …

Alice : Non, ne  dis pas ça, je ne veux pas finir zombie, c’est moche et pas hygiénique.

Et là, Madame, après avoir dit à son benêt de mari que oui, elle l’aime malgré tout, son gros nounours des Rocheuses, prend son air le plus sérieux, le plus intense, le plus tragique, pour terminer sur une suggestion des plus poétiques : « bon, chéri, quand est-ce qu’on baise? » [THE END].

"Fuck."

« Fuck. »

Ce finale, me direz-vous, a le mérite de revenir à l’essentiel, tout le film tourne autour de ça, et puis c’est de la provocation (tenez, prenez-vous ça dans vos faces de puritains, bande de Ricains !) … OK. Mais sérieusement, si j’avais dû jouer le rôle de Kidman, je pense qu’il aurait fallu re-shooter la scène au moins cinquante fois avant que je n’arrive à me retenir de pouffer de rire.

La maîtrise de l’insulte dans Full Metal Jacket. L’adjudant Hartman parvient, en l’espace de quelques minutes, à produire quelques merveilles telles que : « t’es tellement laid que tu pourrais être un chef d’oeuvre d’art moderne« , ou (et pardon mais je n’offrirai pas traduction pour ces trésors d’imagination) « unorganized grabasstic pieces of amphibian shit » et « slimy little communist shit twinkle-toed cocksucker« .

  •  Son art du « What the f*** »

Palme de la scène la plus chelou et la plus psychédélique : à la fin de 2001. Spoiler alert : le héros est apparemment absorbé dans une sorte de tunnel coloré psychédélico-hallucinatoire (et hallucinogène). Kubrick a-t-il été inspiré par un de ses (nombreux) trips LSD ? Ou bien avait-il juste du mal à trouver une transition ? Ou les deux ? Le mystère reste entier. buarg

 

La scène initiale de Lolita. Si un jour un déséquilibré fait irruption chez vous pour vous arranger le portrait, rien ne sert de s’agenouiller et de multiplier les excuses bidon. Prenez ça à la cool et, fièrement enveloppé(e) du drap sous lequel vous vous êtes endormi(e) à la fin de l’orgie de la veille, proposez-lui une petite partie de ping pong romain.

"Roman ping? You're supposed to say "roman pong."

« Roman ping? You’re supposed to say ‘Roman pong’. »

Vidéo : la scène du ping pong

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  • Quelques inventions géniales :

L’écarte-oeil. Indispensable pour les matins difficiles.

COEYE

Ouvrez grand vos mirettes sans aucun effort musculaire, et ne perdez plus une miette de vos cours, même les plus soporifiques !

La hache domestique : pourquoi réserver cet outil merveilleux aux activités forestières ? Depuis Jack Torrance, ouvrir les portes bloquées et régler ses problèmes familiaux n’a jamais été aussi simple. AXE

La femme à poasse : mélange de femme à poil et de table basse, ce nouveau meuble déco fera d’une pierre deux coups : sobre et cozy, elle donnera un chic fou à un intérieur bourgeois et vous permettra de profiter d’un bon verre de lait demi-écrémé aux amphets avec vos petits camarades, en toute convivialité.

FEMMAPOASSE

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En tout cas, toutes ces inventions kubrickiennes ont un effet garanti : outre deux ou trois fous-rires totalement inappropriés (devant les insultes de l’adjudant-chef de Full Metal Jacket ou la tronche de psychopathe de Nicholson),  je me suis retenue de vomir 15 fois devant Orange mécanique (ultra-violence …  des attaques au bon goût), fait une crise d’épilepsie devant 2001 et trois crises d’angoisse devant The Shining.

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Et toi (oui toi, derrière ton écran), qu’est-ce que ça t’inspire, un film de Kubrick ?

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Stanley Kubrick is a misunderstood genius

Today, for a change, we will talk about sociopaths, instruments of torture and acid trips.

Let me give you a few elements of backstory, dear reader, so that you don’t imagine that Froggie is talking delirious after she has herself experimented some potent drug.

Last term, I had chosen the « Literature and visual culture » paper. This year, the teachers were completely obsessed with Kubrick, so that a good many lectures, as well as the seminar I had signed up for, dealt with this great genius of a film-maker.

I have then been intensively binge-watching Kubrick films for weeks, which at least allowed me to fill a substantial gap in my culture: curiously enough, these were films I had always been advised against when I was younger – Mechanical Orange too violent; Barry Lyndon too sad; Eyes Wide Shut too sexual ; 2001 too long, The Shining too scary etc. Truth to tell, Kubrick’s cinema is never of a sanitised sort – he likes shocking people and making them feel uneasy – so that the spectator’s experience is always somewhat trying.

(If one day you are to go through a Kubrick marathon like I was, do it properly; that is, with a good chum of yours who has a DVD player and beers in the fridge, and into the soft knee of whom you’ll be able to dig your nails in a panic. And, to avoid a sense of surfeit, alternate the Kubrick movies with Teletubbies episodes.)

So the question I want to tackle today is this: why do we celebrate Kubrick’s talent for mise-en-scène, his mastery of camera techniques, his amazing shots … while there’s so much to say about Kubrickian inventions that are way more striking?

 

  • His handling of colours. Stanley may had had some trouble shifting from black-and-white to colour cinema, but that doesn’t explain everything. A glimpse of the DeLarges’ house in Clockwork Orange is enough to give you a severe fit of nausea.
Si c'est ça la déco du futur, tuez-moi. / If this is the future interior decoration, please kill me.

If this is the future trend in decoration, please kill me now.

 

  • His music choices for the soundtracks of his films.

I enjoyed the moment, at the beginning of 2001, when a primate is having a ball with a bone, to a tune worthy of accompanying a metaphysical illumination. However, I’m still trying to understand why, during that two-hour scene which only consists of a spaceship drifting through space, Kubrick didn’t go for a piece of understated, electronic music, but A FREAKING VIENNESE WALTZ.  I’ve searched for an explanation in the most authoritative encyclopedia in the field of arts and humanities, namely Wikipedia: so according to William Whittington,  » The waltz profoundly recasts technical notions of physics, gravity, and universal forces into visceral and human terms ». No offense, but I’ll have to admit that this sounds to me like a piece of cosmic bullshit. I mean, seriously, this spaceship, which could have looked like something pretty majestic – « miracle of the human genius » – « technology of the future » – « beauty of progress » and all that – loses all credibility. To my humble opinion, it just ends up having the dignity of a giant suppository floating around against an intergalactic backdrop.

 

  • His art of dialogue. To cite only a pair of examples, let’s just mention:

– The most half-assed final dialogue in the history of cinema. You’ll find it in Eyes Wide Shut. The whole scene in itself is priceless: Christmas is approaching; Mr and Mrs Harford stroll about a shop with their over-excited kid, who keeps running around, showing her mother the toys she wants. Madame tries to fake interest, but she clearly has her mind elsewhere, so at the end she hardly gives a stiff smile along the lines of: « yes, that’s nice, darling, but mommy doesn’t give half a shit so just go play hopscotch in a minefield now, OK? ». Cruise, slightly pathetic, runs after his long-legged wife (did he have to wear heelpieces – or stand on the tip of his toes so that Kidman doesn’t tower over him?) : « So what now? Huh, what the hell are we gonna do?  Please, don’t put on such a long face, sugar, I’ll get you a new blender! ». Missus, in her great generosity, concludes that the whole story has ultimately allowed them to open their eyes and face the truth.

Bill: Oh, yes, let’s stay awake for ever and ever and ever and …

Alice : No, don’t say that, I don’t wanna end up being a zombie, it’s gross and unhygienic.

And then, Mrs Harford, after telling her dumbass of a husband that she loves him after all and he still is her big Billy Bear, puts on her most serious, her most intense and tragic face, to eventually express a most poetic suggestion: « alright hon, let’s fuck, yeah?’ [THE END].

"Fuck."

« Fuck. »

This ending, you may argue, has the merit of coming back to the main point – the whole film revolves around it – and it’s also for the sake of provocation (« take this, you bunch of puritanical Yanks! »). Right. But seriously, had I been to play Kidman’s part, I think they would have had to shoot the scene a thousand times before I was able to stop giggling away.

 The mastery of abuse in  Full Metal Jacket. Within a few minutes, Sergent Hartman manages to produce a few gems: « You’re so ugly you could be a modern art masterpiece!« , or « unorganized grabasstic pieces of amphibian shit » and « slimy little communist shit twinkle-toed cocksucker« .

  •  His « WTF » touch

– Award for the weirdest and most psychedelic scene: at the end of 2001Spoiler alert: the hero is apparently absorbed into some kind of coloured, psychedelic, hallucinatory (and hallucinogenic) tunnel. Was Kubrick inspired by one his (numerous) LSD trips? Or did he just have trouble finding a good transition? Or both? The mystery remains.

buarg

 

– The opening scene of Lolita. If one day a lunatic breaks into your house to gun you down, there’s no point in kneeling and offering a profusion of crappy excuses. Cool as a lord, and proudly wrapped in the sheet you dozed off in at the end of the last night’s orgy,  offer him a nice little game of Roman ping pong.

"Roman ping? You're supposed to say "roman pong."

« Roman ping? You’re supposed to say ‘Roman pong’. »

VIDEO: the ping pong scene

*

  • A few brainwaves:

– The eye-opener. A must-have on drowsy mornings.

COEYE

Keep your eyes wide open without any muscular effort – you won’t miss a thing of even your most boring classes!

– The domestic axe: why reserve such an amazing tool for your forest activities? Since Jack Torrance, opening locked doors and settling family issues has never been so easy.

AXE

– The coffee woman: an ingenious mix between a coffee table and a naked woman, this new, trendy piece of furniture will kill two birds with one stone: sober and cozy, it will give a most stylish touch to a bourgeois interior – and allow you to enjoy a good glass of semi-skimmed milk with amphetamines in the company of your best buddies.

FEMMAPOASSE

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In any case, all these inventions of Kubrick’s had potent effects on me: besides laughing hysterically at totally inappropriate times  (at the sergent’s stream of abuse in Full Metal Jacket or at Nicholson’s psycho face), I almost threw up a dozen times watching Clockwork Orange (ultra-violence of the attacks … on good taste), had an epileptic seizure thanks to 2001 and three anxiety attacks with The Shining.

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What about you (yes you, behing the screen)? What does Kubrick inspire you?

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