La face cachée du Master : toute l’orde vérité sur le mémoire

J’ai l’immense honneur, cher lecteur, de t’annoncer une bonne nouvelle (non, Jean-Louis Aubert n’a pas encore pris sa retraite artistique, navrée …). Il y a quelques jours, après une série de nuits pas bien longues ; pas coiffée, à peine débarbouillée, habillée comme un sac, les yeux plus cernés que les Allemands à Stalingrad et une barbe de trois jours sur la face, j’ai couru faire imprimer et poster mon mémoire de M1.

Ca n’a pas l’air comme ça, mais le moment fut assez épique.

Les derniers jours ont été le chaos le plus total – je ne me suis même pas relue entièrement ; pour des raisons qui m’échapperont sans doute à tout jamais, le formatage du document a foiré ici et là ; mais ça m’a quand même fait tout drôle de le tenir entre les mains, ce machin de plus de cent pages. Pas encore une thèse ni un roman, non, et loin d’être parfait, mais assez lourd, épais et formel pour avoir l’air d’un truc sérieux, et puis mon blaze dessus qui me rappelle que ce gros paquet de feuilles et d’encre est bien le mien…

Un peu comme un bébé, en fait, avec une gestation longue et compliquée, un accouchement qui fait bien morfler, et qui t’épuise tellement que tu arrives à peine à te fabriquer un sourire quand tu tiens le produit fini. Et ta directrice en guise d’obstétricienne un peu peau de vache mais au fond bienveillante et réglo (ou pas).

Bref, j’arrêterai de filer cette métaphore douteuse car tel n’est pas le principal sujet de cet article.

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« Félicitations, Madame ; c’est un mémoire ! »

 

Voilà, le mémoire est rendu ; si tout se passe bien (c’est à dire si je ne vomis pas de stress et d’épuisement sur ma directrice le jour de la soutenance) je devrais obtenir un beau diplôme que j’accrocherai au dessus de mon lit à côté de mon poster de Laurie et du calendrier des Dieux du Stade.

Oui, mais et après ? Aurai-je bataillé pendant tous ces mois pour le seul plaisir d’ajouter une note de distinction à ma déco murale ?

Parfois, malgré la beauté du titre (master = maître, on s’en prendrait presque pour Obi Wan Kenobi), je me dis que ce résultat est bien dérisoire, comparé à mes longs efforts padawanesques.

 

Il fut un temps où les parents bien intentionnés employaient une méthode très pédagogique pour dissuader leurs mômes : après être passé par la caisse de Samantha au supermarché, ils leurs disaient « tu vois la dame, là ? Si tu ne travailles pas à l’école, tu finiras comme elle ! » (Samantha pouvant être substituée par un agent d’entretien municipal). Et le moutard de trembler de toute sa petite carcasse en s’imaginant scanner des codes barres à longueur de journée, au lieu de s’éclater dans l’espace en tenue de cosmonaute ou de soigner des bébés pandas. Aussi ces chères têtes blondes trouvaient-elles la motivation de franchir toutes les étapes possibles d’une éducation modèle : collège, lycée, et enfin fac, où ils empilaient licence sur bac, master sur licence(s) et doctorat sur master.

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Samantha, VRP des carrières à Bac + 2, 3 et 5 #respectpourlescaissières #hérosdel’ombre

 

Aujourd’hui, mauvaise nouvelle pour vous, chers parents : vous allez devoir trouver un autre truc pour motiver vos enfants à bosser … Car en ces temps de crise, Samantha peut tout-à-fait être titulaire d’un master en comptabilité et Jean-Luc, le type en costume fluo qui ratisse les feuilles et les cacas de chien dans votre rue, vient peut-être de perdre son emploi de cadre surqualifié dans l’automobile. Et vous, les anciens morveux à qui on a promis monts et merveilles, désolée de vous apporter la mauvaise nouvelle, mais il y a quelques illusions auxquelles il vous faudra renoncer :

  • la beauté de votre avenir n’est proportionnelle au temps passé à torturer votre petit cerveau et user vos fonds de culottes sur des bancs d’école et d’amphi universitaire. Amusez-vous, si tel est votre bon plaisir, à faire un Master édition ou un doctorat sur l’usage du point-virgule chez St John Perse, mais gardez conscience du fait qu’il est relativement peu probable que lendemain de votre remise de diplôme une horde hystérique d’employeurs se presse à votre porte pour vous supplier de faire une croix en bas d’un contrat à six chiffres.
  • vous avez souffert, sué sang, eau et encre pour pondre un mémoire de 60, 80, 100 pages ou davantage ; l’écriture du mémoire en elle-même a été beaucoup moins sexy que ce que vous aviez imaginé (labeur quotidien et régulier, élans inspiration quasi divine, feuilles fébrilement noircies le jour au fond d’une noble et antique bibliothèque, la nuit dans votre garçonnière bohème à la lumière d’une bougie – originalité ébouriffante, idées lumineuses, style éclatant, perfection, triomphe).
  • Non, en vérité, vous vous êtes un peu traîné de jour en jour, de procrastination en procrastination (si, si, avouez-le) passant des jours à buller devant une page Word parsemée de quelques idées brouillonnes et relativement bateau, à lire des articles inutiles et assommants, ainsi qu’à écumer réseaux sociaux et les sites les plus débiles que les internets aient produits. Jusqu’au moment où le temps restant est devenu si ridicule que vous vous êtes mis un coup de godillots à l’arrière-train et avez gribouillé à la hâte un machin vaguement scolaire et ennuyeux.
  • En fin de compte, le sentiment de satisfaction extrême que vous attendiez n’est même pas au rendez-vous. La plupart du temps, vous terminez plus épuisé qu’un vieux canasson surchargé après l’ascension d’une montagne, et puis tout vous inspire un atroce écoeurement : votre mémoire, votre sujet/auteur, votre style, vous-même, le goût du café, les bibliographies, la tronche de junkie décrépit que vous vous tapez depuis quelques semaines, les mails de votre directeur de mémoire, l’odeur de la bibliothèque, la vue d’un livre, un certain nombre de mots (concepts-clés et mots de transition de votre chef-d’oeuvre), et même la trombine de ces pauvres documentalistes qui n’ont rien demandé à personne.
  • Bref, comme je disais, vous venez de pondre, à votre grande douleur, une magnifique oeuvre d’une ampleur conséquente. Loin de vos rêves de gloire, il est probable que la personne qui s’enflamme le plus sur votre sujet soit vous-même, et que votre mémoire ne soit parcouru que par deux lecteurs, à savoir votre directeur de recherche (il faut bien qu’il/elle vous mette une note) et vous.
  • Votre master ne vous aidera probablement pas dans vos entreprises de séduction. Est-ce qu’en boîte ou dans un bar, vous dites « hey poupée/mon chou [insérer ici un petit surnom cheap et familier], tu sais que j’ai mon brevet des collèges ?« . Eh bien aujourd’hui, dire que tu as un Master, c’est presque pareil. A ceci près que le blaireau ou la blondasse que vous vouliez impressionner prendra peut-être votre titre de Master en hématologie pour une MST.

 

Bref, passée l’euphorie attachée à l’envoi du mémoire, il peut vous rester assez peu de satisfactions. Consolez-vous en vous disant que c’est derrière vous : vous pourrez, en attendant de réitérer l’expérience avec un M2 et une thèse, vous reposer un peu.


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Et qui sait, peut-être qu’un jour vous aurez l’occasion de jouer les vétérans (comme les anciens bacheliers) auprès d’un petit masterant tout tremblotant de trouille : « naaaan mais tu verras, on s’en fait un montagne du mémoire, mais tu t’en sortiras ! ». Sans oublier de raconter, une larme nostalgique à l’oeil, comment vous avez fini votre rédaction dans des conditions grippales ou gastro-entériques, et comment vous n’avez pas trouvé mieux à faire que de mentionner, dans les remerciements, votre chat Croquette et le patron de votre kebab préféré.

Ah oui, j’en oubliais l’autodafé que peut-être vous vous offrirez après votre soutenance : le spectacle de votre mémoire se tordant dans les flammes tandis que vous hululez d’inquiétantes litanies sataniques sera un plaisir non-négligeable, et bien mérité.

(Non ? En tout cas c’est ce que je ferai. Pardon d’avance bébé, mais c’est vraiment trop tentant.)

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